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Dr Raoudha Gafrej : La situation chronique de pénurie d’eau se transforme en crise environnementale : Une  entrave au développement socio-économique …  

Dr Raoudha Gafrej : La situation chronique de pénurie d’eau se transforme en crise environnementale : Une  entrave au développement socio-économique …  

La Tunisie ferait partie des 33 pays les plus susceptibles de connaitre un stress hydrique ou pénurie d'eau d'ici 2040, selon une étude réalisée en 2015 par la World Ressources Institute… 

Pour essayer d’avoir une petite vision sur le sujet de la pauvreté en eau de la Tunisie et son rapport avec le potentiel pluviométrique et sur la bonne gouvernance de nos ressources, Flehetna a contacté Dr Raoudha Gafrej, expert ressources en eau et adaptation au changement climatique pour avoir plus de détails sur ce sujet : 


La gestion actuelle des ressources hydrauliques ne répond plus au contexte actuel et futur … 

« Nous sommes déjà en situation de crise de l’eau. La gestion actuelle des ressources hydrauliques ne répond plus au contexte actuel et surtout future. En effet la baisse de la disponibilité des ressources et la dégradation de leurs qualités aggravées par les impacts du changement climatique et l’intensification des périodes extrêmes (sècheresse et inondations) indiquent le besoin d’un changement de paradigme dans la gouvernance de la ressource. » a indiqué l’expert. 

« En effet, actuellement la Tunisie a atteint 92% de la mobilisation des eaux de surface et malgré tous les investissements réalisés depuis, la Tunisie demeure en situation de pénurie d’eau absolue avec une dotation inférieure à 500 m3/hab/an. 

De ce fait, il est inadmissible de ne pas valoriser chaque goutte d’eau mobilisée. En effet, le barrage Sidi El Barrak dont la capacité est de 270 Millions de m3 n’a jamais servi sur la période 2001 à 2016 laissant ainsi couler en mer 3844 Millions de m3 sur la même période. Valorisés à raison de 0,6 $/m3, cela représente environ 2306 Millions de $ ce qui correspond au budget annuel du secteur de l’eau du Ministère de l’Agriculture de 15 années. »

Aussi, la perte de capacité de stockage des grands barrages qui est d’environ 25 Millions de m3 par an sera à l’origine d’ici 2022 d’une perte de 100 Millions de m3 d’eau qui ne seront même pas compensés par les 80 Millions de m3 d’eau de mer dessalée. Sans oublier les pertes par évaporation qui est en accroissement vue l’élévation de la température liée au effets directs du changement climatique.

Revenant sur le les difficultés de la gestion des ressources hydraulique, Dr Raoudha Gafrej a précisé que « la vétusté de l’infrastructure et la perte de la ressource est le résultat d’une très faible ou même absence de budget pour l’entretien et la maintenance des infrastructures de l’eau essentiellement celle de l’irrigation dont la gestion a été confiée aux groupements de développement agricole (GDA). Ce manque de budget résulte d’une tarification de vente de l’eau inadaptée »

« La situation hydrique dans le pays et la réticence du gouvernement à la révision de la politique tarifaire au niveau de la SONEDE a été à l’origine de la dégradation de qualité du service de la SONEDE et l’augmentation des pertes dans les réseaux par manque d’entretien et de renouvellement. Le déficit financier de la SONEDE ne cesse de se creuser fragilisant davantage cette institution de renommée internationale. Aussi l’incapacité du Ministère de Tutelle à fournir à la SONEDE la ressource en eau a emmené la SONEDE à recourir au dessalement d’eau de mer qui va la fragiliser davantage puisque la consommation d’énergie va doubler d’ici 2030 pour seulement 80 Millions de m3 d’eau dessalés par les 5 stations de dessalement d’eau de mer (Djerba, Sfax, Sousse, Zarrat et Kerkennah). » at-t-elle souligné. 

Des actions urgentes  recommandées au contexte tunisien ?

Dr Raoudha Gafrej a indiqué que les principales actions urgentes et immédiates à mener doivent être orientées vers :

  • La réhabilitation, le renouvellement, la rénovation et la maintenance des systèmes d’eau afin de réduire les pertes, le gaspillage, la délinquance et la dégradation de la qualité. Cela implique obligatoirement la révision de la tarification de l’eau aussi bien d’eau potable que de l’irrigation ainsi que la politique agricole. 
  • La valorisation de l’eau déjà mobilisée et/ou des eaux des périodes extrêmes pourra se faire moyennant la création de nouveaux axes de transfert basés sur une faible consommation d’énergie ou le recours à l’énergie renouvelable et le stockage souterrain de l’eau.
  • La protection des ressources en eau souterraines qui sont soumises à des surexploitations extraordinaires moyennant la mise en place de compteurs d’eau inviolables et à carte prépayée par rapport au volume d’eau autorisé. Aussi la recharge artificielle des nappes sera l’axe majeur pour certaines nappes menacées par la salinisation et l’intrusion marine liée à l’élévation accélérée du niveau de la mer.
  • La protection de l’ensemble des ressources et des écosystèmes contre la pollution hydrique moyennant l’amélioration du traitement des eaux usées et sa réutilisation locale des eaux usées traitées au lieu de la rejeter dans le milieu hydrique ou en mer.


Ce n’est pas tout, voici d’autres indicateurs à prendre en considération …

Les recommandations présentées restent selon l’expert « insuffisantes » car même avec une efficacité de l’infrastructure de 100% nous demeurons toujours en situation de pénurie d’eau absolue et l’objectif de développement durable (ODD) n°6 ne sera jamais atteint et par conséquent tous les autres objectifs des ODD seront compromis. 

En fait la situation de pénurie d’eau dure depuis plus de 25 années ce qui veut dire que la solution est ailleurs que dans la construction massive des barrages. Les solutions futures doivent  répondre au “risque global” et pas uniquement au risque incrémental lie au changement climatique. A titre de rappel le changement climatique apporte une contrainte supplémentaire sur les écosystèmes déjà dégradés  et donc des besoins importants de protection et de conservation sont à initier pour la simple raison que rien que pour l’écosystème forestier,  50% de la valeur économique totale des forêts est pour la protection des barrages contre la sédimentation (12%) et (37%) pour le cheptel.

Pour cela, d’autres indicateurs sont aussi à considérer pour la recherche de solutions innovantes et qui sont : 

  • L’équivalent eau de la demande alimentaire est évalué à 11,8 Milliards de m3 et indique un déficit de 3,7 Milliards de m3 soit 77 % du potentiel en eau bleue  qui est largement compensé par les importations d’eau à travers le commerce international (blé, sucre, etc.).
  • L’empreinte eau  qui a été évaluée par le global water footprint à 2217 m3/hab./an , soit plus de 5 fois la dotation actuelle et 60 % de plus que la moyenne. Le tiers de cette empreinte eau est importé via les échanges commerciaux. 
  • L’empreinte écologique qui est de 2,3 Global ha/personne, soit un déficit de 1,6 Global ha/personne. Ce déficit écologique exprime la surexploitation des ressources naturelles (pollution, perte de biodiversité, dégradation des services  environnementaux, etc.).
  • L’indicateur de stress hydrique 6.4.2  telle que définit par l’objectif 6 des ODD a été évalué par la FAO à 94% pour la Tunisie ce qui représente le taux le plus élevé pour la région méditerranéenne et le plus alarmant et indique une extrême fragilité de l’environnement et donc des écosystèmes.


Or selon la FAO quand les ressources renouvelables sont inférieures à 1000 m3/hab/an cela implique un grave frein au développement socio-économique et à l’environnement. Ceci veut dire que le développement durable de la Tunisie est compromis et qu’il conviendra de recourir à la mobilisation d’environ 8 milliards de m3 d’eau via :

  • La révision des modèles de production et de consommation afin de réduire l’empreinte eau et donc la valorisation économique de chaque m3 d’eau ainsi que la réduction de l’empreinte écologique.
  • La révision du modèle de gouvernance et l’anticipation des risques de gestion de la ressource qui découleront de la décentralisation et faire évoluer la législation sur l’usage des eaux pour la production de l’eau potable et les cultures irriguées par les eaux usées traitées.
  • la valorisation des extrêmes climatiques pluvieuses.
  • l’amélioration des conditions des sols pour le stockage d’eau de pluie.
  • le dessalement d’eau de mer en utilisant les énergies renouvelables comme le CSP (concentrated Solar Power). 
  • La réutilisation de l’ensemble du potentiel des eaux usées traitées.

L’ensemble de ces mesures est nécessaire car ce qui posera problème dans le futur ce n’est pas l’eau potable, ni les 8% des terres agricoles irriguées, mais toute l’agriculture pluviale et le pâturage - puisque 89% de la demande en eau est assurée par l’eau verte (eau de pluie)- auquel il faudra apporter une irrigation d’appoint autrement, il demeure dérisoire d’évoquer la sécurité alimentaire et de stabiliser la production de l’huile d’olive qui représente à elle seule 25% du PIB agricole. Les solutions basées sur la nature « nature based solutions » pour la conservation et la protection durable des ressources naturelles et tout particulièrement l’eau devront être privilégiées car les enjeux futurs de l’eau sont de deux natures : quantitatifs et qualitatifs. En effet, les gens  meurent rarement de soif, mais meurent car l’eau est polluée.

Il est clair que la gestion de l’eau n’est pas seulement l’affaire de l’ingénieur Eau ni du seul Ministère en charge de l’eau. Toutes les disciplines (sociale, écologique, agronomique, pédologique, économique, financière, etc.) sont à intégrer afin de réussir la « vision Eau 2050 » qui est en cours d’élaboration.
 

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